Vertigo

écriture 07 Feb 2018

Il pleut à l'envers.

Un fin crachin remonte des gorges du Verdon, porté par les courants chauds de ce soir d'été.
Le soleil est déjà bas. Deux grands vautours planent au loin.

Je suis assis à califourchon sur une sangle d'un pouce de large, tendue entre deux falaises.
Mes pieds nus surplombent 200 mètres de vide.

J'ai le ventre vrillé par la peur : les gigantesques falaises du Verdon plongent vers le néant.
Elles imposent le respect et ravivent le vertige, même chez les grimpeurs les plus avertis.

Le groupe m'encourage au loin. Je suis le dernier de la journée à faire mon baptême de highline.
La pression monte.

Assis sur ma sangle, je lutte contre mon corps.
Mes mains sont moites, mes jambes tremblantes.
Mon cerveau reptilien me supplie de fuir.

Un sound-system de fortune, posé au bord de la falaise,
crache un Dub rassurant qui résonne sur la roche avant de se perdre à l'horizon.

Je me mets en position de départ.
Ce Chongo start, je l'ai répété des centaines de fois au sol, mon corps le connait par coeur :
Pied droit sur la slack, assis sur mon talon. Jambe gauche en pendule.
Buste droit, main gauche sur la sangle, bras droit en l'air.
Menton relevé, pour chasser le vide de mon champ de vision.

Je lève le pied gauche, je le pose sur la sangle.
Tu vas tomber, tu vas crever hurle chacun de mes neurones !
C'est terrifiant, surhumain.

3, 2, 1, je respire un grand coup, j'éteins mon cerveau et je me lève enfin, trop rapidement.
J'envoie une méchante ondulation dans la slack qui me revient, amplifiée, dans les jambes.
Je tente un premier pas pour récupérer l'équilibre.
L'anneau du leash vient heurter mon talon et me déstabilise encore.
Je sens les shoots d'adrenaline pulser dans tout le corps.

Calme toi bordel. Ce n'est que de la slack. Tu sais faire, Lâche prise !

Un autre pas, puis trois.

Enfin, le miracle se produit.
L'état de flow.
Mes muscles se détendent, mon corps prend le contrôle.
La peur s'évanouit et laisse place à la paix.
L'état de grâce, une transe. Celui que cherchent les yogis et les derviches tourneurs.

Mes pieds avancent tous seuls. Je flotte sans effort.
Je suis bien. Spectateur de cette scène.

J'atteins presque l'autre bout de la ligne.

Je jette un coup d'oeil vers le bord.
Erreur : le vide aspire mon regard et casse l'état de flow.
L'intellect paniqué reprend les manettes.
Le bord de la falaise n'est pas loin.
Si je chute maintenant, je heurte un ressaut.
Je commence à vaciller, j'accélère le pas puis saute dans les élingues.

C'est terminé. Je l'ai fait. Je suis vidé, sans énergie. La pression retombe.

J'entends les potes applaudir.

Le crachin monte toujours, les vautours planent au loin.

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