Dans cet article j'explique les nombreuses raisons qui me poussent à quitter Facebook, et le choix du réseau Fédiverse. Je donne aussi quelques conseils techniques pour garder un pied dans les réseaux GAFAMs et ne pas perdre totalement ses contacts.

Cette étape est la dernière de ma transition numérique hors des GAFAMs : email et applications, mobile.

Sommaire

Cet article est assez long. Naviguez directement à la section qui vous intéresse :

C'est quoi le problème avec Facebook ?

Internet n'est plus libre

En 20 ans, internet est passé d'un système libre, interopérable et décentralisé (emails, forums usenet, XMPP, ...) à une poignée de silos privés centralisés qui revendent nos données personnelles, nous surveillent pour le compte des états, nous abreuvent de publicité et décident pour nous ce que nous devons voir ou ne pas voir.

Après avoir atteint une taille critique, ils ont coupé peu à peu tous les ponts techniques (protocoles) vers d'autres systèmes (interopérabilité), nous maintenant captifs de leurs réseaux, à moins de perdre contact avec nos amis.

Facebook n'est pas un réseau social

Il faut avant tout comprendre que Twitter ou Facebook ne sont pas des réseaux sociaux : ce sont avant tout des régies publicitaires. Leur métier est la vente d'espaces publicitaires. Ce business-model leur impose d'optimiser le temps que nous passons sur leurs plateformes.

Si c'est gratuit, c'est toi le produit

Dans ce but, leurs algorithmes privilégient les publications à fort engagement : sujets clivants et émotifs, nouvelles sensationnelles, au détriment d'avis plus nuancés ou de contenus de fond. Ce fonctionnement exacerbe les clivages de la société et catalyse la propagation de fake news et de théories complotistes. Le succès des délires QAnon, qui infuse maintenant en France, doit beaucoup à ces algorithmes.

Les GAFAMs étudient le comportement de leurs utilisateurs et conçoivent spécifiquement des interfaces stimulant les circuits de récompense du cerveau pour nous rendre dépendants : scrolls infinis, likes, etc. Ces plateformes accaparent ainsi notre présence au monde et aux autres : rien de moins que nos vies.

Les GAFAMs sont peu à peu devenus de véritables monstres : Ils concentrent des pouvoirs financiers et d'influence absolument colossaux, sans contre pouvoir. Ils constituent des monopoles de fait, qui assurent des services régaliens (communication, influence politique, surveillance) sans mandat ni encadrement.

Je n'ai rien à cacher !

Rappelons d'abord que n'avoir "rien à cacher" n'est pas un argument valide. Si c'était le cas, seriez vous prêt à diffuser largement le mot de passe de votre compte mail ? Et même si vous n'avez rien à cacher maintenant, êtes vous sûr que sera toujours le cas ? Au delà de l'intérêt de chaque donnée personnelle, l'enjeu est le pouvoir conféré par l’agrégation de toutes ces données, permettant une surveillance et une influence de masse dont aucun dictateur n'aurait jamais oser rêver.

Ou, comme le résume si bien le lanceur d'alerte Edward Snowden :

« Dire que votre droit à la vie privée importe peu car vous n’avez rien à cacher revient à dire que votre liberté d’expression importe peu, car vous n’avez rien à dire. Car même si vous n’utilisez pas vos droits aujourd’hui, d’autres en ont besoin. Cela revient à dire : les autres ne m’intéressent pas » Edward Snowden

Vous savez déjà que Facebook agrège et revend vos informations personnelles pour du ciblage publicitaire. Mais saviez vous que vos données sont également revendues :

En plus de ça, les équipes de Facebook réalisent régulièrement des expériences de recherche sociale, dont ils publient fièrement les résultats. Ces expériences donnent un aperçu vertigineux de leur pouvoir d'influence, sur les individus comme sur les masses :

On se casse !

Il est urgent de démanteler ces géants, pour :

  • reprendre le contrôle de la diffusion de l'information
  • reprendre le contrôle de notre attention au monde
  • enrayer le clivage de la population
  • freiner la diffusion de fausses informations
  • freiner la surveillance de masse
  • diluer leurs pouvoirs d'influence

Il est tout à fait possible de concevoir des réseaux sociaux vertueux, basés sur d'autres paradigmes, poussant à la bienveillance, mettant en avant des contenus de qualité et nous permettant de contrôler l'information que nous consommons. Tous ces objectifs sont incompatibles avec les ceux d'une régie publicitaire.

Nous devons donc quitter massivement ces plateformes "gratuites" pour investir de vrais réseaux sociaux. Ça tombe bien, ces réseaux existent et fonctionnent déjà.

Le Fédiverse c'est quoi ?

Dans un billet précédent, j'ai passé en revue la liste des alternatives aux réseaux sociaux GAFAMs et les briques manquantes pour rivaliser avec ceux-ci.

Mon choix se porte finalement sur le Fédiverse. Le Fédiverse ne désigne pas un site ou un service en particulier, mais un ensemble de systèmes (appelé fédération) qui parlent le même langage (le procotole ActivityPub) et sont donc interopérables.

C'est le même principe que pour les emails : Tous les serveurs de mail parlent le même langage (le protocole SMTP). Un utilisateur de Gmail peut communiquer avec un compte Hotmail, hébergés chez deux propriétaires différents. Ce n'est pas le cas des "réseaux sociaux" GAFAMs : Un compte Twitter ne peut pas suivre et interagir avec un compte Facebook.

ActivityPub décrit un langage commun d'interaction entre réseaux sociaux (créer une publication, commenter, aimer, suivre, etc...).

Une liste grandissante de logiciels web libres (open source) parlent ce langage commun.

  • Mastodon et Pleroma : miccro-blogging, similaire à Twitter
  • Plume, WriteFreely : blog, similaire à Wordpress
  • PixelFed : partage d'image, similaire à Instagram
  • PeerTube : plateforme de vidéos pair à pair, similaire à YouTube, et supporté par Framasoft (cocorico!)
  • Mobilizon : Une plateforme d'organisation d'événements à destination de collectifs (cocorico encore !)

Carte du fediverse

Tous ces systèmes peuvent interagir entre eux. Un utilisateur de Mastodon peut donc suivre et commenter une chaîne vidéo PeerTube d'un autre serveur, depuis son compte.

Quand vous entrez dans le Fédiverse, vous avez accès à tout ça !

En pratique je fais comment ?

La première étape consiste à choisir un "prestataire" qui a déployé l'un de ces services sur un serveur à lui (ou instance) et le maintient / le modère. La plupart de ces prestataires sont des associations à but non lucratif, qui offrent ces services gratuitement et fonctionnent sur la base du don.

Voici une liste arbitraire d'instances :

L'interface de Mastodon ressemble à ça :
Interface de Mastodon

Créez un compte sur l'instance que vous avez choisie, et voilà, vous faites partie du Fédiverse!

Pour le mobile : la plupart de ces plateformes Web sont parfaitement responsive, c'est à dire utilisables depuis le navigateur de votre mobile. Il existe aussi plusieurs application natives dédiées, comme Tusky ou Twidere.

Souvenez vous que toutes les instances sont interopérables : peu importe celle que vous choisissez, vous pourrez suivre et interagir avec n'importe quel compte de n'importe quelle autre instance. Mastodon supporte aussi nativement la migration de compte. Si votre instance ne vous plaît plus, vous pourrez déménager à tout moment sans perdre vos données ni vos contacts.

Pour trouver ou mentionner un compte en particulier, on utilise le caractère arobase '@' comme sur Facebook ou Twitter, mais en précisant le domaine de l'instance (comme pour les emails), soit @jeanpaul@mamot.fr ou @sylvie23@framapiaf.org.

Je vous invite aussi à consulter ce guide pratique de prise en main de Mastodon.

Ma migration : éléments techniques et interopérabilité partielle avec les GAFAMs

Dans cette section, je donne des détails sur ma migration. Mon utilisation des réseaux sociaux est particulière et ce guide est technique / geek : Il ne conviendra pas à tout le monde.

J'utilise surtout les réseaux sociaux pour faire du militantisme politique & écologique. J'avais une audience assez large sur Facebook que je ne souhaite pas perdre entièrement. J'utilise les derniers ponts techniques de Facebook pour y garder un pied.

J'ai commencé par faire un backup de l'intégralité de mon compte Facebook (publications, commentaires, photos, ...). Ce backup fait environ 1Gb. J'en ai profité pour faire quelques statistiques. En 13 ans d'activité j'ai fourni gratuitement à Facebook le contenu suivant :

  • 4741 publications (216.000 mots)
  • 24314 commentaires (710.925 mots)

Soit prêt d'un million de mots / 4000 pages de texte au total ...

J'ai ensuite ouvert un compte sur Mamot.fr.

J'ai mis en place une synchronisation avec Twitter via l'excellent service moa.party. Il faut reconnaitre que Twitter est (encore un peu) moins fermé que Facebook sur l'intéropérabilité : des API (interfaces informatiques ouvertes) permettent à des services tiers de publier en votre nom et de dupliquer vos publications sur le principe du POSSE.

Pour Facebook, tout est plus compliqué. Leurs API se ferment chaque jour davantage. Il n'est plus possible de faire de publication automatisée sur un mur personnel. Seules les pages pro sont encore ouvertes partiellement à une automatisation.

J'ai donc créé une page éponyme de mon compte perso et y ai invité mes contacts. À noter que pour rester ouverte, une page doit être liée à compte perso actif. J'ai donc aussi dû créer un compte vide / fictif.

J'utilise ensuite le flux RSS de mon compte Mastodon. C'est un fichier structuré dynamique qui liste les publications. Je le connecte à ma page Facebook via IFTTT un système tiers permettant de connecter des services Web entre eux (flux RSS et Facebook en l'occurrence). Entre les deux, j'ai mis en place un filtre personnel pour : ajouter le lien de la publication d'origine (principe POSSE) et adapter la publication au type de contenu (texte seulement, lien ou image).

La dernière étape est la fermeture de mon compte Facebook !

Et après ?

Tout ce travail est nécessaire parce que Facebook a volontairement fermé les ponts vers d'autres systèmes. Idéalement, les GAFAMs devraient être considérés comme des monopoles de fait, et l'interopérabilité totale devrait être imposée par la loi.

L'UE semble timidement aller dans cette direction.

Twitter semble aussi s'intéresser à ces questions d'interopérabilité. Une équipe a été montée en 2019 pour explorer les possibilités techniques de fédération.

Aux USA, les GAFAMs sont actuellement sous le coup de plusieurs actions antitrust, qui pourraient aboutir à leur démantèlement.

Bref, les choses bougent doucement.

Du coté du Fédiverse, plusieurs chantiers restent à mener. La plus grosse lacune pour moi reste le manque de fonctionnalité de "groupe". Cette fonctionnalité est réclaméee depuis longtemps par les utilsateurs de Mastodon et nécessiterait sans doute une coordination / un crowd funding pour aboutir. Des services tiers comme gup.pe tentent de fournir une fonctionnalité proche, de manière détournée. Mais sans réelle intégration intuittive à l'interface, l'utilisation des groupes reste réservée aux geeks.

Plus nous serons nombreux sur le Fédiverse et plus nous pourrons pousser à l'amélioration et au financement de ces outils.

Allez vient sur le Fédiverse, on est bien !

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Commentaires

Bravo et merci
Écrit le Tue, 12 Jan 2021 05:45:16 par Damery

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